Traversée du Siècle

 

Mémoires de

André Le Perff

 

J

’ai vu le jour le 22 septembre 1923 dans les locaux de la Gendarmerie de Plémet.

Mon père, venant d’être promu Maréchal-des-logis-chef quelques mois auparavant, avait été muté pour commander la brigade. Il avait connu ma mère alors qu’étant quartier-maître, moniteur de gymnastique à bord du navire école Jeanne d’arc. Il faisait laver son linge chez ma grand-mère Maryvonne Manac’h. Elle logeait alors dans un petit appartement au quartier de Recouvrance à Brest avec son mari Pierre Renaut, tôlier à l’arsenal.

 

La sage-femme, Mme Daniel, épouse de l’instituteur, après avoir procédé à l’accouchement s’était montrée très réservée quant aux chances que j’avais de survivre, à tel point que mes parents ont fait venir le curé pour m'ondoyer au cas où je décéderais avant mon baptême.

Ce pronostic pessimiste ne s’est heureusement pas réalisé et quelques jours plus tard, vêtu d’une belle robe de baptême comme c’était alors l’usage, j’ai reçu le premier sacrement dans les bras de ma marraine, ma sœur Denise et d’un lointain cousin que je n’ai pratiquement pas connu qui faisait office de parrain. On m’a emmailloté à la façon de l’époque pour me coucher dans un magnifique berceau breton, une bercelonnette dans laquelle ma mère était née ainsi d'ailleurs que mes frères et sœurs, Denise 13 ans, Louise 7, ans et René 5 ans.

J’étais vraiment petit-petit « Mabic bihan » comme m’appelait ma grand-mère. Le plus ancien de mes souvenirs est d’avoir une peur terrible que la tête de cygne qui retenait les voilages et que je voyais au dessus de ma tête ne me tombe sur le visage. J’ai su par la confidence de ma mère que lorsque j’ai commencé à parler, j’appelais le sucre « Houka » et que c'était « Lilette (Lisette) qui me faisait faire ma pilette (pipi) ».

Prédestiné pour cela, j’ai commencé de très bonne heure à faire des bêtises. En voici deux exemples :

- Avec les enfants de la caserne nous avions enlevé les cales d’une barrique, heureusement vide, perchée au sommet de la pente qui descendait vers les jardins. Ce qui devait arriver arriva, et la barrique a dévalé la pente, s’arrêtant aux clapiers à lapins plus bas en  écrasant au passage pas mal de légumes. À la suite de cet exploit, tout fier comme je le suis toujours d’ailleurs quand je fais une bêtise, je suis allé expliquer à ma mère que la barrique « avait déroulé le compas ».

- Un peu plus tard, la même équipe m’a entraîné vers un nid de guêpes que l’on voyait s’échapper par un trou du talus situé de l’autre côté de la route qui bordait la brigade. J’ai fouillé dans le trou avec un bâton et une nuée de guêpes nous a attaqué aussitôt. J’ai vite traversé la route en courant, sans regarder, alors qu’une voiture arrivait. Pour m’éviter le chauffeur a braqué sur sa droite et la voiture est allée s’enfoncer dans le talus sans faire de victime heureusement. Tout essoufflé, je me suis précipité près de ma mère qui était sortie sur le pas de la  porte pour lui annoncer, tout fier de cette performance : « J’ai été plus vite que la voiture ! »

Je n’ai pratiquement pas connu mon grand-père, décédé alors que j’avais deux ans, mais je conserve un vague souvenir du bateau à voile qu’il avait fabriqué et que nous emmenions pour le faire voguer sur l’étang de Réade, près de chez nous.

Dès que j’ai pu marcher tout seul, je me suis évadé de mon parc pour explorer notre appartement. Il était scindé en deux, par un couloir menant de la porte principale à l’escalier desservant l’étage. Sur la droite se trouvait la cuisine très spacieuse qui faisait fonction de salle à manger ainsi qu’une grande pièce où couchaient mes sœurs. A gauche la chambre de mes parents où mon berceau était installée près de leur lit et à coté la chambre de René que je partagerai avec lui deux années plus tard. Le couloir débouchait sur la grande cour close par un mur assez haut la séparant de la route. Un large portail en fer forgé y était ménagé pour le passage des charrettes. Une petite porte donnait accès aux visiteurs qui devaient s'annoncer en tirant sur une clochette. A gauche, près de l’entrée se trouvait le bureau des gendarmes dont trois grandes tables et quelques armoires constituaient l’essentiel de l’ameublement. J’avais surtout remarqué au mur le téléphone de l’époque avec son micro fixé au dessus d’une petite tablette permettant de prendre le texte des messages, lui même surmonté d’une grosse boîte en bois où l’écouteur était accroché sur la droite.

Sur la table centrale trônait la presse à main, indispensable pour réaliser les copies de procès verbaux qui étaient manuscrits à l’encre violette avec la fameuse plume « Sergent Major ». Chacune des feuilles originales était appliquée sur un couche de gélatine puis légèrement pressée afin qu’elle s’imprègne des caractères. Ensuite on remplaçait l’original par une feuille vierge que l’on pressait aven son support de gélatine. L’on obtenait ainsi la première copie.

 

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