Rétro

 

Essai de

Denise Le Perff

 

L

e 2 août 1909 convolaient en « justes noces », selon l’expression consacrée, un jeune gendarme de 23 ans, tout fringant dans son uniforme et une jolie couturière de 18 ans, frêle et si gracieuse dans sa robe ouvragée de multiples petits plis « religieux » sur le devant, avec une « modestie qui cachait la gorge, une taille très fine de guêpe, une poitrine légèrement « pigeonnante ». La coiffure, bouffante à l’aide d’un « boudin » dissimulé, faisait paraître encore plus fin le visage pudique de l’épousée.

Un petit détail : une mariée ne devait pas confectionner sa propre toilette, aussi, étaient-ce les collègues de la jeune femme qui, avec tout leur savoir-faire et leur amitié pour « petite Jeanne » avaient réussi cette merveilleuse robe. Elles avaient même glissé dans l’ourlet du bas un cheveu de la jeune fille : gage de bonheur du couple…

 

Lui ? Fils d’une famille nombreuse de Pleumeur-Gautier, dont le père était cultivateur, cantonnier et tailleur de pierres (un éclat l’avait rendu borgne), la mère sans profession : famille très pauvre donc. Il disait qu’avant son service militaire, il n’avait jamais goûté ni vin ni riz. De l’école, qu’il fréquente peu longtemps, il narre surtout les jeux de noix, où avec habileté, il réussissait à gagner. Il se souvient aussi de son travail chez un tailleur de chanvre : salaire léger qu’il fallait ramener à la maman.

Dès l’age de 16 ans, il s’engage dans la Marine, entre aussitôt au service de la « Jeanne », où il excelle en gymnastique. A Brest, où il est affecté, il retrouve sa sœur  aînée Caroline et son beau-frère Benjamin. Ce dernier fait laver son linge chez une lavandière, rue de la Fontaine, à Recouvrance : Mme Renaut. Il conseille à François les bons services de cette personne. C’est la femme d’un ouvrier de l’arsenal. Sur 5 enfants mis au monde (3 mort-nés, et une petite fille décédée à 2 ans et ½), il ne lui reste que… Jeannie.

Très vite, on décèle chez cette enfant un très vif désir d’apprendre, un goût passionné pour la lecture. Reçue brillamment au Certificat d’Etudes, elle est dans les vingt premières à qui la ville de Brest attribue en récompense un livret de Caisse d’Epargne de 20 francs, livret dont Jeannie s’enorgueillit toute sa vie, plus que d’aucune autre distinction.

Son souhait, qu’elle n’ose exprimer, est d’être plus tard institutrice. Elle retourne en classe, pour tenter le concours des bourses (difficile à l’époque) qu’elle aurait sans peine réussi, pour rentrer au lycée… son rêve. Mais sa mère hésite, écoute maintes patronnes pour qui « elle lave » : « Vous voulez donc en faire une dame, cela va vous coûter les yeux de la tête, et elle ne vous regardera plus ». On lui trouve donc une place de cousette. Un vrai crève-cœur pour l’enfant de quitter l’école qu’elle chérit tant, et de rendre, non sans larmes, les livres scolaires.

Avec application cependant, elle tente d’oublier son chagrin et de suivre les conseils donnés. Sa lenteur exaspère sa patronne :

« Plus vite, petite, plus vite ».

« C’est chez une lingère que vous devriez être, votre ouvrage est perlé, mais ici il faut du rendement ».

 

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